Francophonie, Dakar 2014 ou le triomphe de la diplomatie tranquille Par Son Excellence Monsieur l’Ambassadeur Mankeur NDIAYE : Haut Représentant du Sénégal en France (Quotidien Le Soleil du Mardi 16 Octobre 2012)

Amb Mankeur NDIAYE

 

Assurément, le XIVème Sommet de l'Organisation Internationale de la Francophonie(OIF) a été celui du Sénégal et de son Président. On l'a dit et répété à Kinshasa, dans les longs couloirs du gigantesque Palais des Congrès comme dans les foyers, chaumières et autres prestigieux salons de cette Capitale du Pays de Patrice Lumumba dont l'énoncé du nom a fait tonner la salle de conférence.

Je dis bien assurément, et je le dis sans forfanterie aucune, ayant vu, écouté et senti une délégation sénégalaise enthousiaste, courue et sollicitée de partout et par tous. Presse, chefs d'Etat et autres chefs de délégation d'Etat membres de plein droit, d'Etats associés et observateurs, acteurs et Organisations de la Société civile, personnalités diverses...

La raison tiendrait assurément au fait que, certainement, le nouveau président démocratiquement élu prenait part, pour la première fois, à un Sommet de la Francophonie. Elle tiendrait, assurément aussi, au fait que chacun voulait voir ou rencontrer l'incarnation du Sénégal démocratique nouveau qui émerge et reprend, à petits pas, mais sûrement, sa place dans le jeu diplomatique régional et international, par une démarche faite d'apaisement, de sérénité, de courtoisie et d'élégance diplomatiques.
Oui, il s'est agi d'élégance  en RDC, quand le président de la République s'est levé de son fauteuil pour aller saluer et remercier chaleureusement la vice-présidente de la République socialiste du Vietnam qui venait, au nom de son Gouvernement, de retirer la dernière candidature concurrente à la nôtre, permettant, ainsi, au Sénégal d'être le seul candidat en lice, et donc d'être, à l'unanimité et par acclamations, désigné hôte du XVème Sommet de 2014. Oui, il s'est agi aussi et surtout d'élégance quand hommage fut publiquement rendu par le chef de l'Etat à ses prédécesseurs, de Léopold Sédar Senghor à Abdoulaye Wade, en passant par Abdou Diouf.

Enfin, elle tiendrait, assurément, cette raison, à l'audace diplomatique de ce nouveau régime et de son président à peine installés qui ont osé, un mois avant l'échéance francophone, faire déposer une telle importante candidature et se donner les moyens et ressources diplomatiques de son succès. Il y a de tout cela à la fois dans cet attrait et cette prégnance forte que le Sénégal post-25 mars 2012 exerce sur les choses et les êtres. C'est que, justement, il y a - et il doit y avoir- une prime à la démocratie, et c'est cette prime-là qui continuait de nous être distribuée, en cette matinée du 14 octobre.

La veille déjà, notre pays était au sommet du Sommet pour avoir le privilège de voir son chef désigné pour s'adresser au monde francophone et à la communauté internationale, à la cérémonie d'ouverture officielle de la Conférence, avec le président français, François Hollande, le Premier ministre canadien, Stephen Harper, le président tunisien, symbole du Printemps arabe, Mouhamed Marzouki, le président Abdou Diouf, Secrétaire général de l'Oif, et la Directrice générale de l'Unesco, Irina  Bukova.
Comment, si l'on est sénégalais, ne pas ressentir une fierté vraie et pure  de voir le président actuel et son illustre prédécesseur, tous les deux,  à quelques minutes d'intervalle,  s'adresser au Sommet, en des qualités certes différentes,  et co-animer la conférence de presse de clôture des travaux, avec le président du pays hôte et la France. Oui, le Sénégal a été plus que présent : il a été visible, offensif, décisif sur bien des sujets à l'agenda inscrits, depuis le processus préparatoire, comme la gouvernance démocratique et environnementale, la langue française et la diversité culturelle, l'Afrique dans  la Francophonie et la gouvernance mondiale, les situations de crises dans l'espace francophone comme en République démocratique du Congo, à Madagascar et au Mali, la bonne gouvernance dans les industries extractive et forestière, la piraterie maritime dans le Golfe de Guinée...

Le discours du Président Macky Sall à la cérémonie d'ouverture donnait déjà le ton. Il a ouvert le chantier et inauguré le style d'une diplomatie tranquille,  intelligemment décomplexée, ferme sur l'exigence de respect des  principes de souveraineté, mais ouverte sur le monde et ses nouvelles réclamations, notamment celles de la responsabilité de protéger... les populations de l'Est de la RDC comme celles du Nord Mali.

Après Dakar et Abidjan en mai et juin pour la Cedeao, l'Union africaine à Addis-Abeba en juillet, la 67ème session de l'Assemblée générale des Nations Unies à New-York, en septembre, voilà, enfin,  qu'à  Kinshasa, avec l'Organisation internationale de la Francophonie, le courant du fil conducteur de notre diplomatie est rétabli. Une diplomatie d'influence orientée vers la promotion de l'intérêt national, la défense de la paix et de la stabilité régionales,  le développement économique et social, la protection et la promotion de la diaspora sénégalaise et africaine.

J'y vois les petits pas d'un retour en force sur la scène diplomatique africaine et internationale qui nous avait baissé le rideau du fait de déviations anti-démocratiques et des tensions politiques pré-électorales consécutives. Oui, il importe de le relever et de ne pas tenter de se cacher sous son ombre : Le Sénégal et sa diplomatie ont été grièvement blessés ces  toutes dernières années, car nombre de faits et  d'actes de politique étrangère déroulés ou posés  avaient cessé d'être mus par la promotion et la protection de l'intérêt national, pierre angulaire et objectif ultime  de toute diplomatie nationale.

Bref, c'est pour noter et souligner que le chef de l'Etat, en l'espace d'un semestre, a recollé les morceaux et pleinement réinscrit le Sénégal sur le tableau d'honneur des diplomaties conquérantes, audacieuses et équilibrées, pondérées et fermes, intelligentes et mesurées ; notre pays est en train de reprendre sa place - une place qu'elle n'aurait jamais dû perdre - dans l'échiquier diplomatique africain et international.

Pour en revenir au choix  unanime et enthousiaste du  Sénégal pour accueillir les 57 Etats membres et les 20 observateurs. Il s'est aussi agi d'un choix de cœur et de raison en faveur d'une candidature « francophoniquement » souhaitée, souverainement décidée par le chef de l'Etat et méthodiquement et patiemment conduite, sans confrontation ou campagne effrénée contre tel ou tel autre concurrent. Au vrai, il s'est agi d'une candidature naturellement attendue, portée et soutenue par des Etats et Gouvernements membres de l'Oif, assidûment promue un mois durant, depuis Paris, Dakar,  New-York, et à Kinshasa où la décision unanime et solidaire a été prise, le 14 octobre 2012.

Si ce n'est pas un succès diplomatique du président de la République, on voudrait bien savoir ce que recouvre un succès diplomatique et ce qui ne l'est pas. Je l'ai déjà dit : notre candidature n'était pas une candidature contre les candidatures  qui l'ont précédée comme celles de la Moldavie et du Vietnam, ou  qui l'ont suivie comme celles d'Haïti ou de la Guinée Equatoriale qui a déclaré puis retiré sa candidature quelques minutes avant la délibération de la conférence. Notre candidature était une candidature pour... Elle n'était pas une candidature contre...

 

Une candidature d'expression d'un intérêt nouveau au monde francophone et de l'importance qu'un pays qui s'appelle le Sénégal a   la responsabilité historique de lui témoigner, tant il est vrai et évident qu'il y a eu « baisse de tension francophone » au pays de Sédar,  durant ces 10 dernières  années, une baisse observable sous le prisme de divers indices complémentaires.

Dans sa déclaration de remerciements à la Conférence, le chef de l'Etat soulignera que la « pluralité des candidatures traduit certainement un besoin de francophonie dans toutes les composantes de notre communauté et un signe de vitalité de notre organisation».

S'il est vrai que la Francophonie sans la France n'en est point, la Francophonie sans le Sénégal cesse d'avoir une âme africaine, celle-là même forgée et léguée par le poète-président Léopold Sédar Senghor qui en est le principal architecte et le principal père fondateur.

Quant à M. le Président de la République dont la diplomatie sénégalaise est le domaine réservé, il a ainsi décidé de changer de cap pour inscrire ses choix et orientations de politique étrangère dans la normalité diplomatique. Et c'est de cela également dont il a été question au XIVème Sommet de Kinshasa qui a signé fortement notre  ancrage naturel dans l'espace francophone, en confiant au Sénégal la charge d'accueillir, dans deux ans, la communauté francophone du monde qui, pour deux années encore, sera placé sous le leadership du président Abdou Diouf, en sa qualité de Secrétaire général de la Francophonie.

Oui, M. le Président, oui, M. le Ministre des Affaires étrangères,  vous avez eu raison et vous avez vu juste, en permettant aux hommes et femmes de culture, aux artistes de tous les genres de renouer, de chez eux, au Sénégal, avec la Francophonie institutionnelle, celle des valeurs en partage de démocratie, de respect des droits humains et des libertés fondamentales, de solidarité agissante.

En effet, le Sommet de 2014 à Dakar leur offre cette belle opportunité, un quart de siècle après celui de 1989, accueilli  sur le sol sénégalais. Mais, je m'empresse d'ajouter, en  citant : «Pas de folies ». Comme celles connues et vécues avec le Sommet de l'Oci de 2008 et le 3ème Festival mondial des Arts nègres de 2010. Des folies qui se prolongent au travers de gaspillages enfantins et d'enfantillages dépensiers irrationnels dont aucun compte sérieux n'est encore fait.

 

Des folies qui nous valent des dizaines de lettres  venant de par le monde pour rappeler des paiements de sommes dues et non honorées, et des œuvres d'art égarées presque deux années après la manifestation. Francophonie 2014 ne devrait de nulle manière être comparée à Oci 2008 ou Fesman3! Il s'agira de faire mieux et plus en termes de sobriété, d'intelligence organisationnelle et d'efficacité managériale. 2014  c'est déjà aujourd'hui.

Par Son Excellence Monsieur l'Ambassadeur Mankeur NDIAYE :

Haut Représentant du Sénégal en France

(Quotidien Le Soleil du Mardi 16 Octobre 2012)

 

 

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